Tourisme sous contrainte : l'Algérie et la Corée du Nord face aux défis de l'ouverture limitée

Rédigé le 25/03/2025
LeMag .africa

L'Algérie et la Corée du Nord incarnent deux modèles paradoxaux de développement touristique où les impératifs idéologiques et sécuritaires freinent l'essor d'un secteur pourtant vital pour leurs économies. Alors que l'Algérie tente de sortir de son isolement post-terrorisme avec un plan ambitieux de 727 projets, la Corée du Nord entrouvre prudemment ses frontières après cinq ans de fermeture pandémique. Ces deux États, bien que radicalement différents, partagent une même tension entre ouverture économique et préservation de leur modèle politique.



L'Algérie, héritière d'une révolution marquée par une quête identitaire forte, a longtemps hésité à développer un tourisme de masse. Le Schéma Directeur d'Aménagement Touristique 2030 reflète cette ambivalence : il cherche à concilier une demande nationale croissante et une ouverture internationale tout en préservant l'environnement et le patrimoine culturel. Cependant, cette approche est freinée par des lourdeurs administratives et une méfiance persistante envers l'idée d'ouverture totale. La "décennie noire" des années 1990 a laissé des traces profondes, consolidant une approche sécuritaire qui limite les initiatives privées et entrave la formation de professionnels capables d'accueillir des touristes internationaux.

En Corée du Nord, le tourisme est conçu comme un outil de propagande au service du régime. Depuis l'arrivée au pouvoir de Kim Jong-un en 2011, le pays a développé des infrastructures monumentales comme le complexe Wonsan-Kalma, destinées à glorifier la dynastie au pouvoir. Avant la pandémie, les rares touristes occidentaux admis étaient systématiquement dirigés vers des lieux symboliques exaltant les principes du Juche, l'idéologie officielle nord-coréenne. Cette instrumentalisation s'étend même à l'expérience touristique elle-même : chaque visiteur est accompagné par deux guides officiels qui surveillent ses déplacements et ses interactions avec la population locale.

Dans les deux cas, le contrôle étatique est présent. En Algérie, l'Agence Nationale du Foncier Touristique gère strictement les zones d'expansion, tandis que les agences de voyage doivent obtenir des licences ministérielles pour opérer. Cette bureaucratie ralentit la concrétisation des projets touristiques : en 2024, seulement 10 % des 727 enregistrés étaient achevés. Les coûts élevés des billets d'avion vers l'Algérie ajoutent une barrière supplémentaire à l'attractivité du pays. En Corée du Nord, le contrôle atteint un niveau extrême : chaque itinéraire est préapprouvé par le gouvernement, et les hôtels sont équipés pour surveiller les communications des visiteurs.

Sur le plan économique, les deux pays adoptent des stratégies paradoxales. L'Algérie ambitionne d'attirer 12 millions de touristes d'ici 2030 grâce à des investissements massifs dans les infrastructures hôtelières et la digitalisation. Pourtant, cette ambition se heurte à des obstacles structurels tels que le manque de formation professionnelle et une offre culturelle sous-exploitée. La Corée du Nord mise quant à elle sur des projets ambitieux pour attirer les devises étrangères tout en maintenant un contrôle total sur l'expérience touristique. Les complexes comme Samjiyon illustrent cette stratégie : ils offrent une infrastructure moderne mais restent accessibles uniquement aux visiteurs fortunés.

La perception internationale joue également un rôle clé dans ces dynamiques. L'image de l'Algérie reste marquée par la "décennie noire", malgré les progrès sécuritaires réalisés ces dernières années. Les tour-opérateurs européens continuent de classer le pays comme une zone à risques, ce qui limite son attractivité par rapport à ses voisins comme le Maroc ou la Tunisie. En Corée du Nord, le tourisme est souvent perçu comme une curiosité : nombreux sont ceux qui visitent le pays pour "voir un régime totalitaire" plutôt que pour découvrir sa culture ou son paysage.

Les avancées technologiques dans les deux pays révèlent une tension entre modernisation et contrôle étatique. En Algérie, la digitalisation accélérée (comme les visas électroniques ou les plateformes de réservation en ligne) pourrait améliorer l'expérience touristique tout en renforçant la surveillance des visiteurs. En Corée du Nord, les technologies telles que la reconnaissance faciale ou les traducteurs IA servent principalement à maintenir un contrôle strict sur les touristes étrangers.

L'Algérie et la Corée du Nord, en raison de leurs différences culturelles et politiques, partagent une impasse commune dans leur approche du tourisme. Leur isolement idéologique freine leur capacité à s'intégrer pleinement au marché mondial tout en limitant leur potentiel économique. Pour dépasser ces limites, il leur faudra repenser leurs modèles respectifs en s'inspirant d'exemples réussis comme la Jordanie ou le Vietnam, où l'ouverture touristique a accompagné des réformes politiques graduelles. Ainsi, le tourisme pourrait devenir un levier économique et un vecteur d'ouverture culturelle et politique pour ces deux nations confrontées à des contradictions internes.